Résumé
Lettres d'une Péruvienne est un roman épistolaire de Françoise de Graffigny, publié en 1747 puis réédité en 1752 dans une version augmentée. Immense succès du XVIIIᵉ siècle, traduit dans toute l'Europe, il fut l'un des romans les plus lus de son temps avant un long oubli. Le roman est monodique : il ne donne à lire que les lettres d'une seule épistolière, Zilia, jeune Péruvienne arrachée à son monde — d'abord adressées à son fiancé Aza, puis, dans les dernières pages, à son protecteur français Déterville.
Le roman s'ouvre sur une catastrophe. Zilia, Vierge du Soleil promise à Aza, prince inca, est enlevée du temple de Cuzco par des conquérants espagnols le jour même où elle devait l'épouser. Le vaisseau espagnol est ensuite pris par un navire français, dont le capitaine, Déterville, s'éprend de la captive et la traite avec égards. Pendant la traversée, Zilia, qui ne comprend ni la langue ni les intentions de ses ravisseurs, « écrit » à Aza par le seul moyen qu'elle connaisse : les quipos, ces cordelettes nouées qui servent de mémoire aux Incas. Les premières lettres, nouées puis rédigées, disent la terreur, l'amour absolu pour Aza et l'effort désespéré pour comprendre un monde inintelligible.
Arrivée en France, Zilia découvre Paris et la société française — un « nouvel univers » qui s'offre à ses yeux. Recueillie par Déterville et sa famille, elle apprend le français, passe des quipos à l'écriture, et ses lettres deviennent le journal d'une double exploration : celle d'une civilisation étrangère et celle de sa propre pensée. Son regard neuf transforme chaque usage français en énigme ou en scandale : le culte des apparences, la frivolité des conversations, le pouvoir de l'argent, l'hypocrisie de la politesse, la condition faite aux femmes — mal éduquées, dépendantes, méprisées sous les hommages. La visite de spectacles, les miroirs, le carrosse, tout donne lieu à des pages d'étonnement où la satire naît de la seule description.
L'intrigue sentimentale se noue en parallèle. Déterville aime Zilia et le lui avoue ; elle ne peut lui offrir que de l'amitié, car tout son être reste tourné vers Aza. Or, quand elle retrouve enfin sa trace — Aza est vivant, captif en Espagne —, la désillusion est totale : converti, absorbé par le monde espagnol, il s'est engagé envers une autre et abandonne Zilia. Cette trahison, sommet pathétique du roman, détruit la raison d'être des lettres sans détruire l'épistolière : Zilia surmonte le désespoir.
Le dénouement est l'un des plus audacieux du siècle. Refusant le couvent comme le mariage avec Déterville, Zilia choisit une troisième voie : grâce aux trésors du temple restitués par Déterville, elle s'installe dans une maison à la campagne, avec ses livres et son jardin, et propose à Déterville une amitié durable — le « plaisir d'être », cultivé en toute indépendance. Le roman s'achève sur cette invitation sereine, sans mariage ni mort : une fin ouverte qui fit couler beaucoup d'encre et que réclamaient de « corriger » plusieurs suites apocryphes.
Analyse
Le roman croise deux traditions et les renouvelle l'une par l'autre. De la tradition sentimentale, il retient la voix unique d'une amante séparée — modèle des Lettres portugaises (1669) : lyrisme de l'absence, plainte amoureuse, écriture comme survie. De la tradition du regard étranger — illustrée par les Lettres persanes de Montesquieu (1721) —, il retient le dispositif critique : un observateur venu d'ailleurs décrit nos usages avec une naïveté qui les dénonce. L'originalité de Graffigny est de fondre les deux : la satire passe ici par une sensibilité, et c'est une femme, doublement étrangère — par sa culture et par son sexe —, qui juge la France.
Le choix de la forme épistolaire monodique est décisif. Nulle voix ne vient corriger ou relativiser celle de Zilia : le lecteur est enfermé dans sa conscience, contraint d'épouser son point de vue d'étrangère — dispositif qui fait éprouver de l'intérieur la relativité des coutumes. La progression du roman est aussi celle d'une écriture : des quipos noués à la plume, du cri à l'analyse, les lettres enregistrent la conquête de la langue et, avec elle, celle de la pensée. Le roman raconte ainsi la naissance d'une écrivaine.
La structure suit une courbe d'apprentissage : sidération initiale (le monde perçu comme chaos), déchiffrement progressif (la société française analysée), désillusion (la trahison d'Aza, mais aussi celle d'une civilisation moins « éclairée » qu'elle ne le croit), et enfin reconstruction (le choix d'une vie indépendante). Les registres épousent cette courbe : lyrique et pathétique dans les lettres d'amour et de désespoir, ironique et satirique dans les lettres d'observation, moral et méditatif dans les dernières.
Œuvre des Lumières, le roman en pratique les gestes essentiels : examen critique des préjugés, comparaison des civilisations — l'empire inca, idéalisé, sert de contre-modèle à la France —, confiance dans l'éducation et la raison, plaidoyer pour le bonheur terrestre. Mais Graffigny infléchit ces gestes dans un sens qui lui est propre : la critique la plus neuve du roman porte sur la condition des femmes, et sa conclusion — une héroïne qui refuse le mariage sans être punie — constitue une audace presque sans équivalent dans la fiction du temps.
Le parcours : « Un nouvel univers s'est offert à mes yeux »
L'intitulé du parcours reprend les mots mêmes de Zilia : jeune Péruvienne arrachée à son pays, elle découvre la France et raconte, lettre après lettre, ce que ses yeux voient pour la première fois. Le parcours invite à explorer cette découverte progressive d'un monde nouveau à travers son regard.
Ce dispositif du regard étranger, cher au XVIIIᵉ siècle, fait de Zilia une observatrice sans préjugés : ce que les Français trouvent naturel — leurs usages, leurs hiérarchies, la condition faite aux femmes — lui apparaît dans toute son étrangeté, et parfois dans toute son injustice. L'étonnement est ici une méthode : décrire naïvement, c'est déjà juger, et le lecteur français est amené à voir sa propre société en étranger.
Mais le « nouvel univers » n'est pas seulement la société française : c'est aussi celui que Zilia se construit. La découverte du monde se double d'une découverte de soi — apprentissage de la langue, conquête du savoir, affirmation d'une indépendance que rien, dans sa culture d'origine comme dans sa culture d'accueil, ne lui promettait. Le titre du parcours peut ainsi se lire en trois sens : l'univers nouveau qu'est la France pour Zilia, l'univers que la connaissance ouvre à son esprit, et l'univers intérieur qu'elle découvre en écrivant. Pour la dissertation, c'est cette triple ouverture — critique, intellectuelle, intime — qu'il faut savoir articuler.
Personnages
- Zilia — L'héroïne et l'unique épistolière. Vierge du Soleil promise à Aza, enlevée le jour de ses noces, elle traverse le roman en étrangère absolue. Aimante et fidèle jusqu'à la trahison d'Aza, elle est surtout une intelligence en mouvement : observatrice pénétrante de la société française, élève passionnée, elle conquiert la langue, le savoir et finalement l'indépendance. Son refus final du mariage fait d'elle l'une des héroïnes les plus modernes du XVIIIᵉ siècle.
- Aza — Prince inca, fiancé de Zilia, destinataire silencieux de presque toutes les lettres. Présent surtout comme absence aimée, il incarne d'abord la patrie et le bonheur perdus ; captif en Espagne, converti et engagé envers une autre, il devient la figure de la trahison et de la désillusion.
- Déterville — Capitaine français qui arrache Zilia aux Espagnols. Généreux, délicat, amoureux sans espoir, il protège Zilia, l'instruit et lui restitue les trésors du temple. Refusé comme époux, accepté comme ami, il incarne un idéal de sensibilité vertueuse — et le sacrifice qu'exige l'indépendance de l'héroïne.
- Céline — Sœur de Déterville, amie dévouée de Zilia. Sa propre histoire (un amour contrarié par les stratégies familiales, un passage forcé par le couvent) illustre concrètement la condition faite aux femmes françaises que Zilia dénonce dans ses lettres.
Thèmes
Le regard étranger et la critique sociale
C'est le grand ressort du roman : faire décrire la France par des yeux qui la voient pour la première fois. Spectacles, conversations, luxe, inégalités — tout ce que l'habitude naturalise redevient étrange et contestable. L'ingénuité de Zilia est une arme : sa description vaut réquisitoire, sans que jamais la satire soit assénée. Le procédé fait du roman une œuvre pleinement « littérature d'idées ».
La condition des femmes
C'est la critique la plus originale de Graffigny. Zilia observe que les Françaises sont élevées dans la futilité — « composer l'extérieur » plutôt que former l'esprit —, juridiquement dépendantes, honorées en apparence et méprisées en réalité. Le destin de Céline en donne la preuve romanesque. À ce tableau, le dénouement oppose un contre-modèle : une femme instruite, propriétaire, libre de ses liens.
L'amour, la fidélité et la désillusion
Le roman est d'abord une longue lettre d'amour : la passion absolue de Zilia pour Aza structure l'écriture même. La trahison d'Aza retourne ce lyrisme en désillusion — le roman peut se lire comme l'histoire d'une passion qui meurt et d'une personne qui naît. Le refus final d'épouser Déterville ne signifie pas la sécheresse du cœur, mais la lucidité : après l'absolu trahi, Zilia choisit un bonheur qui ne dépende plus d'autrui.
Langage, écriture et conquête de soi
Des quipos à la plume, le roman met en scène le passage d'une culture de la mémoire nouée à la culture de l'écrit. Apprendre le français, c'est pour Zilia gagner un instrument d'analyse — et perdre un peu de l'immédiateté de son monde. L'écriture épistolaire, d'abord adressée à l'absent, devient peu à peu exercice de pensée : le roman raconte comment on devient sujet en devenant écrivain.
Civilisation et barbarie relatives
Qui est le « barbare » ? Les Espagnols pillent, les Français brillent, l'empire du Soleil vit selon la vertu : en inversant les places, Graffigny pratique le relativisme culturel des Lumières. L'idéalisation du Pérou inca sert de miroir critique — non pour prôner un retour à l'origine, mais pour rappeler qu'aucune civilisation n'a le monopole de la raison ni de la morale.
Le bonheur et l'indépendance
Le dénouement déplace la question du roman : non plus « Zilia sera-t-elle réunie à Aza ? », mais « qu'est-ce qu'une vie heureuse ? ». La réponse — une retraite studieuse, l'amitié, le « plaisir d'être » — acclimate la sagesse antique au féminin et aux Lumières : le bonheur n'est ni dans la passion ni dans les conventions, mais dans la possession de soi. C'est la conclusion la plus discutée et la plus féconde de l'œuvre pour la dissertation.